{"book": "adl0974", "page": 1, "text": "[BLANK PAGE]"}
{"book": "adl0974", "page": 2, "text": "Societé des Etudes Historiques\nd Afghanistan\n\nUn Grand Mître Spirituel de l'Islâm\nAbdullah Ansâri\n\n11ème Siècle de Ere Chretienne\n\nTexte du Conference\ndelivree á Kaboul et à Herât\nPar\n\nSerge de Beaurecuil, O.P.\n\nExtrait de \"l'Afghanistan\" Vól XI No. 1\n1956"}
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{"book": "adl0974", "page": 4, "text": "Conference delivree par l'orientaliste franeais\nR. P. Serge de Beaurecueil au salon du Lycee\nHabibia, le 21. 12. 1955\n\nUN GRAND MAITRE\nSPIRITUEL D'ISLAM:\nKHWADJA ABDULLAH AN-ARI DE HERAT\n\nExcellence, Messieurs.\nCe n'est pas sans une certaine apprehension que je prends la parole devant vous ce soir. Loin de venir parmi vous en maitre, c'est en chercheur, et donc en disciple, que j'ai entrepris mon voyage en Afghanistan. Or il convient plutôt au disciple d'ecouter que de parler Je me gardersi done bien de vous parler de Khwadja Abdullah Ansari en vous proposant à son sujet des conclusions definitives. Après neuf ans d'etudes, j'ai la très nette impression d'en étre encore au debut, et c'est precisement votre concours que je suis venu solliciter pour pousser plus avant des recherches qui vous touchent particulièrement, puisque Pir Ansar fut votre concitoyen et que vous partagez sa langue et ses croyances. Mon souhait le plus ardent est que la collaboration qui s'est inauguree pendant mon sejour à Kaboul puisse con-tinuer à l'avenir et porter tous ses fruits. L'accueil si merveilleux dont j'ai ete l'objet de votre part me donne le ferme espoir que ce souhait pourra se realiser, et je vous en suis infiniment reconnaissant.\nCette conference ne sera donc pas celle d'un maitre s'adressant à des disciples. Elle sera plutôt l'entretien d'un ami qui fait confidence à ses amis de ce qu'il eprouve, de ce qu'il connait, et de ce qu'il espère decouvrir concernant un ancêtre spirituel commun, qui peut et doit les unir dans une commune veneration et un commun desir de progrès dans l'amour et le service du Dieu Unique. Et cela avec la certitude d'être compris et d'être aide.\nJe commencerai par repondre à la si legitime curiosite exprimee par plusieurs en vous disant comment j'ai ete amene à centrer mes etudes sur la personne et la doctrine du Grand Maitre de Herat."}
{"book": "adl0974", "page": 5, "text": "- 2 -\nC'est là le fait de circonstances apparemment fortuites, où je n'hesite\npas à reconnaitre une intervention toute speciale de la Providence.\nEnvoye au Caire, comme membre de l'Institut Dominicain d'Etudes\nOrientales. c'est tout naturellement vers le Soufisme que mon atten-\ntion s'est trouvee attiree. Ayant consacre ma vie au service de Dieu\ndans la vie monastique, je me sentais irresistiblement attire vers\nceux de mes frères musulmans qui avaient engage la leur dans une\nvoie apparemment si semblable. Je desirais connaitre leur experience\net peut-être en profiter pour la conduite de ma propre vie. Je desirais\naussi decouvrir les voies de Dieu, choisissant ses serviteurs par pure\ngrâce aussi bien parmi les musulmans que parmi les chretiens. Mais\nle soufisme est un monde, et pour y avoir accés il me fallait choisir\nune personnalite particulièrement eminente qui me servirait de guide.\nPour orientar ce choix, j'eus recours à un etudiant syrien à l'Universite\nd'al-Azhar, M. Osman Yahya, qui s'interessait profondement au Sou-\nfisme et frequentait souvent notre bibliothèque. Interroge, il me fit la\nreponse suivante: \"Je ne sais que vous conseiller. Ce que je puis\nvous dire, c'est que deux maîtres ont exerce sur ma vie une influence\ncapitale: Ibn Ataallah -Iskandari et Abdullah Ansari\". Je ne lui\ndemandai pas davantage. Ayant appris qu'un orientaliste s'occupait\ndes oeuvres du premier de ces deux personnages, je retenais le nom\ndu second, dont j'ignorais tout. J'ecrivai alors au Professeur Mas-\nsignon, qui avait ete mon maître à Paris pour lui demander son avis.\nSa reponse ne se fit pas attendre; il encourageait chaleureusement\nmes projets, insistant sur l'importance capitale du Khwadja dans\nl'histoire du Soufisme. Sans tarder, je commençai à me documenter\net à entreprendre les recherches qui, neuf ans plus tard, devaient\nme conduire parmi vous.\n\nLoin de nous ecarter du vif de notre sujet, ce recit me semble\ntres important pour eclairer à la fois le but et la methodologie de\ntoute etude vslable du soufisme. Avant de rechercher les influences\nqui ont pu s'exercer au cours des âges sur son développement,\navant d'analyser d'un point de vue litteraire les oeuvres admirables\noù il s'est expime, il convient de concentrer son attention sur\nl'essentiel qui est le desir de repondre sans reserve à l'appel de Dieu\net à Son amour. Car c'est effectivement cela qui a fait naître le"}
{"book": "adl0974", "page": 6, "text": "L'auteur auprès de la tombe d'Ansâri"}
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{"book": "adl0974", "page": 8, "text": "- 3 -\n\nSoufisme, même s'il lui est arrive dans tel ou tel cas de devier\nde l'orthodoxie muslmane. Si nous considerons par exemple la per-\nsonne et les oeuvres de Khwadja Abdullah Ansari, il faudra aller\nau-delà de l'etude litteraire ou historique, sans les negliger d'ailleurs.\nC'est son experience spirituelle, vecue par lui-même et transmise\ndans son enseignement, qu'il faudra s'efforcer de comprende. Allons\nmême plus loin: une telle comprehension n'est possible que\nsi l'on a soi-même un certain goût (zawq) des choses de Dieu et\nun desir profond de se rapprocher de Lui. Une comparaison me\nsemble très eclairante: elle est d'ailleurs de l'enseignement d'Ansari\nqui s'est toujours complu à presenter la vie spirituelle et son\nprogrès sous la forme d'un itineraire à parcourir. Lorsque vous\nvoulez connaître un pays, vous pouvez d'abord consulter une\ncarte: vous pouvez y ajouter la lecture d'ouvrages composes par\ndes voygeurs, illustrès de splendides photographies. La connaissance,\nsi reelle qu'elle puisse être, que vous aurez pu ainsi aequèrir ne\nprendra cependant toute sa valeur que si vous vous rendez per-\nsonnellement dans cette contree, que si vous en goûtez les paysages\net liez amitie avec ses habitants, que si elle devient de quelque\nmanière votre seconde patrie. Ainsi en est-il du soufisme; on ne\npeut vraiment le connaître qu'en s'engageant personnellement, comme\nles soufis l'ont fait, sur cette voie difficile qui doit nous rappro-\ncher de Seigueur. C'est donc bien avec raison qu'un grand pers-\nonnage de votre pays me demandait si j'etais soufi moi-même; je\nne pus lui repondre, car c'est le secret de Dieu. Mais ce que je\npuis vous dire, c'est la convictin, profonde qu'est la mienne, qu'il\nest vain, qu'il est presque sacrilège, d'aborder le soufisme en se\nlimitant à ses manifestations exterieures, sans chercher soi-même\nDieu avec tout son être.\n\nSi telles sont les dispositions requises pour aborder l'etude\nde Khwadja Abdullah Ansari, on peut se demander à quel resultat\non risque d'aboutir. Rappelons-nous la reponse du mon ami du\nCaire. Le Saint de Herat ne lui etait pas cher pour l'harmonie de\nses Monadjat (il les ignorait d'yailleurs, ne connaissant que les Manazil\nus-Sa'irin redigeès en arabe) : ce n'etait pas non plus à cause du\nrôle exceptionnel qu'il joua dans le Khorassan du Vème siècle de"}
{"book": "adl0974", "page": 9, "text": "- 4 -\nl'Hegire ; c'était seulement parce qu'actuellement il avait bouleverse\nsa vie et lui avait permis de se rapprocher de Dieu. C'est dire que\nce n'est pas seulement un personnage du passe que nous etudierons\ndans nos recherches. Même si depuis neuf cents ans ses cendres\nreposent au Gâzargâh, il demeure d'une actualite parfaite, puisqu'il\nest encore capable de transformer nos vies, et de les orienter da-\nvantage vers Dieu. Notre étude devra aboutir à une rencontre:\nrencontre d'un ami, d'un maître et d'un guide, afin de faire route\navec lui vers Celui auquel il se livra (n'est-ce pas le sens du mot Islam)\navec un absolu que nous devons rêver de réaliser nous-mêmes.\n\nC'est dans ces perspectives que je voudrais maintenant vous\nesquisser le portrait spirituel de Khwadja Abdullah Ansari.\n\n* * *\n\nDans la vie de tout homme, l'enfance joue un rôle considerable.\nC'est particulièrement vrai en ce qui concerne Ansari, et nous\nsommes surpris de constater la place considérable des souvenirs\nd'enfance dans les dires qui nous ont ete transmis par ses bio-\ngraphes. Prenons place, si vous le voulez bien, parmi les disciples du\nvieux maitre et ecoutons-le nous parler de ses premières annees:\n\n\"Mon père, Abou Mançour, vivait à Balkh avec le Cherif\nHamza Aqili. Un jour, une femme dit au Cherif : \" Suggère\nà Abou Mançour de me prendre pour femme.\" Mon père répliqua:\n\"Je ne me marierai jamais!\" et il l'éconduit. Le Cherif lui fit\nalors cette remarque ( prophétique ) \"Finalement, tu te marieras et\ntu auras un fils. Et quel fils!...\" Lorsqu'il fut venu à Herat et\nse fut marie, je vins au monde ... C'est au Qohandiz que je\nsuis né, et c'est là que jai grandi. Ma naissance eut lieu un vendredi,\nau coucher du soleil, le 2 chaabân 376... Je suis \"printannier\",\nc'est-à-dire que je suis né au printemps; et j'ai toujours beaucoup\naimé le printemps. Le soleil se trouvait au septième degre du\nTaureau quand je suis né... C'était au milieu du printemps,\nà l'epoque des fleurs et des herbes odoriferantes.\""}
{"book": "adl0974", "page": 10, "text": "- 5 -\nCe petit texte est precieux pour nous donner l'ambiance du foyer\noù naquit Ansari. Passons sur l'erreur de la date rapportee par\nDjami; et il est facile de la rectifier d'après d'autres documents et\nde lire 396 au lieu de 376. Retenons seulement que le père d'Ansari\nun soufi, qui pensait même renoncer au mariage pour reserver à\nDieu seul tout son amour. Il fit certainement règner dans son foyer\ncette vie de piete profonde qu'il avait connue à Balkh. Un jour,\nil devait d'ailleurs fermer sa boutique et, abandonnat les siens,\nretourner près du cherif pour y finir sa vie. Ansari reonnalt lui-même\nl'influence exercee sur lui par son père. L'exemple et les conseils\nde ce dernier lui profitèrent plus enocore que l'enseignement de tous\nles maîtres qu'il devait frequenter par la suite, Notons aussi l'exqui-\nse sensibilite dont il ne se departira jamais, malgre les vilolences\nd'un temperament de feu. Même aux epoques de lutte opiniâtre au\nservice de sa foi, il demeurera l'enfant du printemps, aimant les\nfleure et les parfums champêtres.\n\nSuivons maintenant sa croissance, en commençant par ses pre-\nmiers pas hors du foyer paternel:\n\n\"On me mit d'abord dans une ecole de femme. On trouve\nque cela avait des inconvenients. A l'âge de quatre ans, on\nm'envoya done à l'ecole de Mâlini. A neuf ans, j'ecrivais dejà sous\nlea dictee du Qadi Abà Mançour et de Djâroudi. J'avais quatorze\nans lorsqu'on me fit prendre place dans les assemblees. J'allais\nalors à l'ecole d'un maître de belles-lettres, et composais les vers de\ntelle manière que les autres en devinrent jaloux de moi.\"\n\nLes parents du petit Abdullah ont vite fait de reconnaître\nen lui un enfant prodige, doue notamment d'une memoire extra-\nordinaire. Très jeune, il etudie et ses succès ont deux conseq-\nuences qui se manifesteront toute sa vie durant: d'une part on\nadmire ses talents et les adultes traitent avec lui d'egal à\negal; d'autre part, il s'attire la jalousie de compagnons moins doues\nou moins assidus au travil. Car l'enfant est un travailleur inlassable,\ntemoin ce souvenir touchant:\n\n\"Le soir, quand j'ecrivais les traditions du Prophète à la\nlumière d'un flambeau, je n'avais même pas le temps de manger."}
{"book": "adl0974", "page": 11, "text": "- 6 -\nMa mère coupait alors le pain en petits morceaux et me les\nmettait dans la bouche; sans que j'aie à cesser d'ecrire.\"\n\nL'ecole ne pouvait convenir longtemps à un adolescent si precoce.\nA quatorze ans, nous le retrouvons aux pieds de Yahyà b. Ammâr dont il\nsuit avec passion l'explication du Coran. Au grand etonnement de tous\nle maitre le designe à l'avance comme son futur successeur. C'est\negalement à cette epoque que le jeune homme ecoute les leçons\nde Mohammed Taqi Sidjistani dont l'enseignement devait faire de\nlui l'un des champions du Hanbalisme. Après la mort de ce\nmaitre, qu'il cherissait entre tous, il decide de quitter Herat afin\nde poursuivre ses etudes dans les grands centres intellectuels et\nreligieux de Khorasan. En 417, nous le trouvons à Nishapour,\npuis à Touss et à Bistam. Son desir de s'instruire ne fait que\ncroitre avec l'âge. S'agirait-il simplement d'une curiosite intellec-\ntuelle exceptionnellement developpee, sans lien avec la formation\nde piete simple reçue à la maison paternelle? Certainemet pas.\nNotons en effet que toute l'attention du jeune Abdullah se conc-\nentre sur les sciences religieuses, Coran, Hadith, Fiqh. Il n'eprouve\naucun interêt pour la philososophhie et les sciences naturelles\nL'etude est avant tout pour lui le moyen d'approfondir sa foi\net d'apprendre à y conformer sa vie. Il ne conçoit pas l'idee\nde pouvoir utiliser ses talents autrement qu'au service de Dieu, et\nson avidite du savoir est à la mesure de son amour.\n\nLe souvenir emu de son père devait cependant lui poser un\nproblème. Il avait ecoute les maîtres les plus celèbres, il connaissait\npar coeur des milliers de hadith, et bientôt il allait enseigner à son tour.\nNeanmoins rien n'n'approchait de ce qu'Abou Mansour lui avait donne:\nce sens profond de Dieu sans lequel tant de science accumulee eut\nete vaine. Une rencontre decisive devait lui en donner conscience et\nl'orienter definitivement vers la voie des soufis. Laissons-lui le soin\nde nous la raconter lui-même :\n\n\"J'avais resolu d'accomplir le Pèlerinage. Je m'en vins à Ray,\nmais, cette annee-là, la caravane ne partit pas, faute de charge suffi-\nsante. Au retour, il m'arriva de rencontrer Khârçâni. Dès qu'il\nm'aperçut, il s'ecria: \"Entre chez moi, ô toi que je desi-"}
{"book": "adl0974", "page": 12, "text": "Gûzar-gâh: aywân au dessus de la tombe\ndu Maître"}
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{"book": "adl0974", "page": 14, "text": "- 7 -\nrais tant: C'est de la haute mer que tu es venu....\" A part Dieu nul ne saurait dire la signification de cette exclamation: \"C'est de la haute mer que tu es venu!\" C'est de Lui que vennait aussi cette autre reflexion: \"Celui qui mange et qui dort, c'est bien autre chose!....\" A peine eus-je entendu ces paroles, que moi-même j'etais devenu Kharqani. Il eut pour moi des egards qu'il ne temoigna à personne d'autre. Au milieu de la conversation, il me disait: \"Ne discute pas avec moi: tu es un savant et je ne suis qu'un ignorant...\"\n\nRencontre touchante de ces deux hommes, si differents par l'âge et par la culture, si proches dans l'appartenance totale au même Seigneur. A travers eux, deux mondes, qu'on a si souvent et si malheureusement voulu opposer l'un à l'autre, manifestent leur harmonie : celui de la science acquise par l'etude, et celui de la connaissance infusee par Dieu dans le coeur de ceux qu'Il aime. Nous ne savons à peu près rien des entretiens qu'eut Ansari avec Kharqani. Ce qui est certain, c'est qu'ils furent pour le jeune homme une revelation. Loin de l'amener à repudier l'etude à laquelle il avait consacre sa jeunesse, ils lui en donnèrent le veritable sens et lui apprirent à la depasser dans l'intimite avec Dieu. C'est dans ce sens qu'allait se poursuivre l'evolution d'Ansari, capable desormais d'aborder sa longue carrière de maitre, de defenseur de la foi, de guide spirituel et d'ecrivain.\n\nJe serai bref au de sujet cette dernière. Nous la connaissons par ses oeuvres dont nous parlerons tout-à-l'heure, mieux que par les anecdotes rapportees par les biographes. Celles-ci posent d'ailleurs des problèmes chronologiques difficiles à elucider. Je soulignerai seulement ici deux aspects essentiels de l'activite d'Ansari qui aura desormais pour cadre les horizons de sa ville natale, sauf dans les periodes, courtes mais repetees, où il en sera chassé : l'enseignement et la polemique.\n\nAnsari va s'adonner à l'enseignement avec la même fougue qu'il s'etait consacre à l'etude. Mais, de même qu'il n'avait etudie que pour apprfondir sa foi, son enseinement sera bien autre chose qu'-"}
{"book": "adl0974", "page": 15, "text": "- 8 -\nun cours de professeur : il consistera à diriger vers Dieu ses discip-\nles, en leur communiquant à la fois ses connaissances et son\nexpérience spirituelle. A la composition d'ouvrages destinés à\ndes lecteurs inconnus, il préférera toujours le colloque direct avec\nla liberté et l'à-propos qu'il permet. Il se fera longtemps prier pour\nrédiger les Manazil us-sà'irin et c'est plutôt aux Tabaqât us-Sou-\nfiyya qu'il nous faut recourir pour nous faire une idée des séances\ntenues par le maître, dans la langue dialectale de Hérat. Il y com-\nmente la vie et les dires des grands soufis, en y mêlant des souve-\nnirs personnels et des exposés assez développés sur les points qui\nlui semblent particulièrement importants. Il y enseigne surtout le Co-\nran, s'arrêtant longuement sur certains versets à propos desquels il\nexpose l'ensemble de sa doctrine ; ainsi nous savons qu'il consacra\n360 leçons consécutives au verset XX 101 : إن الذين سبقت لهم منا الحسنى\n\nIl insiste surtout sur l'amour de Dieu qu'il considère comme\nle début et le terme de tout progrès spirituel. Tel fut l'enseignement\nd'Ansari, que nous pouvons considérer comme son activité essen-\ntielle à laquelle il eut aimé consacrer tous ses instants.\n\nMalheureusement, ce travail paisible devait être continuellement\ngêné et souvent interrompu par de violentes polémiques. Nous con-\nnaissons le tempérament de feu d'Ansari que son attachement farou-\nche à Dieu et à l'orthodoxie musulmane. Or, à son époque, le grand\nNizam-ul-molk fonde partout des universités où pour répondre au\ndanger des doctrines Bâtinites, on va enseigner le droit shâfe'ite et\nl'apologétique ash'arite. Passé pour le shaféisme : Ansari n'a jamais\nopposé une école juridique à une autre, et s'il s'est vanté d'être\ndisciple d'Ibn Hanbal, c'est à cause de l'attachement de ce dernier\nà la seule lettre du Livre. Quant à l'ash'arisme, devenu par la\nsuite l'enseignement commun de l'Islam, il lui apparaît comme\nune dangereuse hérésie. Etroitesse d'esprit de sa part ? C'est ce\nqu'on affirme ses ennemis, en le traitant d'homme borné et fana-\ntique. Nous préférerons, avec ses amis, reconnaître en lui un sens\nprofond de la transcendance de la Révélation. Ansari sait bien que\nla lettre du Coran pose des problèmes à l'intelligence humaine, notam-\nment en ce qui concerne certains attributs divins. Mais il lui sem-\nble sacrilège de prétendre les résoudre par des explications rationnelles."}
{"book": "adl0974", "page": 16, "text": "Kohn-Dazh, quartier de Herat où naquit Abdullah"}
{"book": "adl0974", "page": 17, "text": "[BLANK PAGE]"}
{"book": "adl0974", "page": 18, "text": "Il reconnait dans le Coran la parole de Dieu et cela lui suffit. Il en\naccepte le mystère. Et le voilà qui se dresse avec vehemence con-\ntre tous les raisonneurs. Initiative dangereuse, puisqu'elle l'oppose aux\nautorites. Qu'importe. Il a conscience du devoir imperieux qui\ns'impose à lui de revendiquer les droits de Dieu, et rien ne l'arrête.\nSes ennemis usent à son egard de tous les stratagèmes : on le de-\nnonce comme un homme dangereux, on va même jusqu'à cacher\nune idole sous son tapis de prière. Il se defend par les seuls\narguments du Coran et la Sunnat. A plusieurs reprises il connait\nl'exil, parfois dans des conditions des plus penibles. Il ne se tait pas\npour autant, car il estime que ce serait trahir Celui auquel il\ns'est consacre sans reserve. E c'est ainsi qu'Ansari termine sa vie,\ndans la ville de Herat qui l'avait vu naitre, grandir, et servir son\nDieu dans le don total de soi-même. Vénéré par les uns, detesté\npar les autres. Il s'éteint le vendredi 22 dhu-l-hijja 481 au cours de\nl'après-midi.\n\nCe qui nous frappe dans cette longue existence, si mouvemen-\ntee, c'est la continuite à travers la diversite. Le petit garçon atten-\ntif à l'exemple paternel, l'enfant-prodige, l'etudiant passioné pour\nles sciences religieuses, le maitre spirituel et le defenseur de la foi\nsont bien le même homme, caracterisé par son attachement sans\nlimite à Dieu et à sa religion. Dès ses premières annees, il lui avait\ntout donné et c'est l'absolu de ce don qui se manifeste, au gré des\ncirconstances dans des activitités si diverses. Grand soufi, grand\nsavant, maitre eminent, lutteur indomptable, ajoutons grand poète:\nchez lui, c'est tont un, et nous devrions dire simplement vrai\nmusulman ayant \" livré \" à Dieu et mis à son seul service\nla vrai totalité de ses talents exceptionnels, de sa personne et\nde sa vie.\n\nAu debut de cette conference, je vous promettais une rencon-\ntre. Je ne sais si j'ai tenu parole. Puissé-je avoir seulement fait\nnaître en vous le desir de vous reporter aux Nafahât ul-Uns de Djâmi\net aux Tabaqât ul - Hanâbila d'Ibn Radjab, pour y chercher les ele-\nments d'une intimite plus grande avec le grand saint de Herat. Si"}
{"book": "adl0974", "page": 19, "text": "- 10 -\nous le voulez bien, mettons-nous maintenant à son ecole, et parcourons ses oeuvres pour en degager sa doctrine-\n\nLes oeuvres de Khwadja Abdullah Ansari sont le parfait reflet de sa vie, telle que nous venons de la decrire. Leur diversite pourrait donner lieu à bien des classifications : oeuvres persanes et oeuvres arabes, ouvrages didactiques, traités polemiques et reflexions intimes, livres composes personnellement par lui et recueils de notes prises par des disciples au cours de ses leçons, etc.\n\nJe noterai tout d'abord que ces oeuvres posent de nombreux problèmes qui sont loin d'être resolus. Sauf en des cas très rares, il est d'abord fort difficile de les dater de façon precise et donc de les situer les unes par rapport aux autres. Par bonheur, l'ordre chronologique peut être etabli de façon à peu près certaine entre trois ouvrages concernant les demures de l'itineraire spirituel (Kitab-è sad Maydân, Manâzil us-Sa'irin et 'ilal ul-Maqâmât ), ce qui permet de suivre l'evolution d'Ansari concernant la conception qu'il se fait de la marche vers Dieu. De ces trois ouvrages, seul le second, redigé en arabe, a exercé une influence importante sur les generations postérieures, les ecoles les plus opposées (disciples d'Ibn Arabi et partisans d'Ibn Taymiyya) l'ont revendiqué comme leur et l'ont abondamment commenté. C'est lui qui avait tant impressionné mon ami syrien rencontré au Caire. Par bonheur, j'ai pu decouvrir les deux autres dont, l'un est actuellent publié alors que le second est sous-presse.\n\nOutre la question chronologique, on se trouve arrêté par des problèmes ardus de critique litteraire. L'exemple le plus frappant concerne les recueils d'invocations, de poèmes et de conseils connus sous le nom de Munâdjât, de Ilâhi-Nâma, de Gandj-Nâma de Waridât , etc. Quelle ne fut pas ma joie de constater ici que la plupart d'entre vous en connaissait par coeur des extraits. Il en existe des versions innombrables, différant considerablement par leur longueur autant que par leur contenu. Aliment de la"}
{"book": "adl0974", "page": 20, "text": "— 11 —\n\npiètè populaire. transmis de bouche en bouche au cours des àges,\nces dires du Maitre risquent fort de s'ètre transformes et d'avoir\nfait boule de neige. Est-il possible de retrouver la version origin-\nale? Je le crois, pour ma part bien que ce soit un travail très delicat;\nil faut etudier pour cela de très près les Munâdjât contenues dans\nles Tabaqât us-Soufiyya d'Ansari et dans le Kashf ul-Asrâr, com-\nmentaire du Coran, compose quelques années après sa mort et s'ins-\npirant grandement de sa doctrine.\n\nNotons enfin que des ouvrage saussi importants que le Dham\nul-Kalâm et les Tabaqât us-Soufiya n'ont encore jamais ete publies, et\nqu'un gros effort d'edition reste donc à accomplir pour mettre l'-\noeuvre d'Ansari à la portee du public. J'y travaille pour ma part, tout\nen souhaitant la collaboration la plus large des intellectuels afghans\nà cette tâche considerable dont l'importance n'echappera à personne.\n\nCeci dit, parcourons rapidement l'activite litteraire du Pir An-\nsari afin d'y communier à sa pensee.\n\nNous commençons par ses oeuvres de poléque. Elles sont\nessentiellement dirigees contre les Motakallemin et leurs raisonne-\nments apologetiques. Un gros ouvrage est destine à demontrer l'ina-\nnitè et le danger de leur demarche. c'est le Dhamm ilm-il-Kalâm wa\nahlih. Pour leur repondre sur un point particulier, celui des attributs\ncorporels prètès à Dieu par le Coran, Ansari redige egalement un\npetit traitè intitulè Kitâb ul-arba'in fi s-sifat. Sans nous arrèter au\ndetail, relevons la manièrre dont le maître entend mener la lutte. Il\nse place deliberement sur le plan des textes sacres, qu'il se contente de\nciter avec à-propos en les appuyant sur de nombreux isnâd. Musulman\nil s'adresse des Musulmans et c'est au nom de leur foi commune,\nnon de raisonnements de son cru, qu'il s'efforce de les convaincre. Il\ns'efface completement devant ce qu'il considere comme la parole de\nDieu, plus efficace aux yeux d'un croyant que tous les arguments\nd'origine humaine. Bel exemple de foi, de science et d'humilite."}
{"book": "adl0974", "page": 21, "text": "[BLANK PAGE]"}
{"book": "adl0974", "page": 22, "text": "Herat: Masdjed-é-Djame. La Grande Mssquee\nمسجد جامع هرات"}
{"book": "adl0974", "page": 23, "text": "[BLANK PAGE]"}
{"book": "adl0974", "page": 24, "text": "— 13 —\nvous aimez Dieu . . . . .\"L'amour comporte trois demeures: la première\nest la droiture, l'ivresse, et la dernière le neant.\"\n\nChacun des chapitres commence par une citation coranique.\nIl y a plus dans dans cette manière de faire qu'un simple procede\nde style. C'est sur le Livre que l'auteur entend fonder toute sa\ndoctrine, car c'est pour lui la seule garnție de son authenticite.\n\nPassons maintenant au Kitâb Manâzil us-Sa'irin, redigè par le\nMaître une vingtaine d annees plus tard, pour repondre aux\nsollicitations repetees de ses disciples. On a là une expression\nexacte de sa pensee en un temps de pleine maturite spiritu-\nelle . Il conserve l'idee dynamipue d'un itineraire vers Dieu\ncomprenant cent demeueres, avec le souci de toujours fonder sa\ndoctrine sur le seul Coran. Cependant la comparaison entre les\ndeux ouvrages nous laisse entrevoir une evolution très nette. D'abord\non constate un progrès dans la precision et dans la finesse des\nanalyses psychologiques: on serait même tentè de se laisser rebuter\npar une systematisation qui paraît trop rigide, alors qu'une etude\nplus attentive nous en manifeste l'extrême souplesse et l'adaptation\npossible à toutes les vocations individuelles. Ensuite, on s'aperçoit\nque l'interêt portè à l'effort personnel se trouve diminuer au\nprofit de l'initiative divine. C'est Dieu qui, plus que l'homme,\nest l'artisan du progrès spirituel. Enfin, au lieu d'être centrè sur\nl'amour, le soufisme y est miantenant presentè comme un approfon-\ndissement du Tawhid, une proclamtion de la shahâda, non\nseulement par les lèvres mais par toute la vie. Temoin cette\naffirmation du dernier chapitre:\n\n\"Le Tawhid consiste à eloigner Dieu de la contingence. Les\nsavants n'ont exprimè ce qu'ils ont exprimè, et les saints n'ont\nindiquè ce qu'ils ont indiquè en cette voie que dans le but de\nrectifer le tawhid; tout ce qui existe en dehors de lui en fait\nd'etats ou de demeures est entachè de deficiences\".\n\nVous remarquerez ici la rencontre entre la science religieuse\nqui s'apprend et la connaissance que Dieu donne interieucement."}
{"book": "adl0974", "page": 25, "text": "- 14 -\nLoin de s'opposer, elles se requièrent l'une l'autre pour parvenir\nau but commun qui n'est autre que la perfection du monotheisme\net de l'Islam. On peut donc dire que l'evolution de la pensee et\nde l'experience d'Ansari, loin de l'ecarter de l'orthodoxie apprise\nau cours de sa jeunesse, va au contraire vers une fidelite de\nplus en plus grande à l'essentiel de la religion musulmane. Le\nsoufi est simplement celui qui ne se contente pas des apparences;\nd'une part la lucidite de sa foi lui fait prendre conscience de\nl'intervention de Dieu, exclusive et immediate, dans les choses\nhumaines; et d'autre part, la ferveur de son amour le pousse à\nconsentir à cette mainmise absolue de Dieu sur toute sa vie. Au\nterme, il ne sera plus que le receptacle en qui Dieu proncera\nson propre tawhid sans risque cette fois d'en voir trahir la veri-\nte par un quelconque associationisme. Et ce sont ces vers admi-\nrables si on veut bien en saisir le veritable sens:\n\n\"Personne ne temoigne reellement de Dieu qu'Il est Unique,\n\nPuisque quiconque s'imagine le faire Le renie.\n\nLa profession de foi monotheiste de celui qui enonce pareille\nepithete,\n\nN'est qu'une phrase vaine, nullifiee par l'Unique.\n\nDieu seul fait l'Unique! C'est Lui-même qui unifie son Unite!\n\nEt l'homme qui s'y essaie merite l'epithete d'athee.\"\n(trad. Massignon)\n\nTel est le sommet du Soufisme tel que le conçoit Ansari : un\neffacement total de la creature devant l'unicite absolue de Dieu et\nses exigences.\n\nPar la suite, il ne reviendra jamais en arrière. Les quelques\npages du Kitab 'ilal il-maqâmât, dictees au jeune Karukhi a la fin"}
{"book": "adl0974", "page": 26, "text": "- 15 -\nde sa vie, accuseront encore sa position. L'amour placé au premier\nplan dons le Kitab-è Sad maydân, n'etait dejà plus que la soixante-et\nunième demeure des Mânâzil, lieu de rencontre entre l'anvant-garde\ndu commun des soufis et les privilegies parmi eux : ici, il est exclus\nde la voie de ces derniers. En effet, pour aimer Dieu il faut se po-\nser en face de Lui et donc en quelque sorte s'opposer à Lui. Pour\nle parfait, il n'y a plus que l'amour provenant de Dieu qui demeure ;\nil se contente de recevoir en lui et d'y consentir, sachant d'ailleurs\nque c'est Dieu encore qui, par pure grâce, lui donne de prendre une\ntelle attitude.\n\nJ'ai quelque scrupule a avoir ainsi exposé si brièvement la doc-\nrine spiritueelle d'Ansari. Je soulignerai seulement le fait qu'elle re-\npond parfaitement a ce que nous connaissons de sa vie : elle est\nl'aboutissement d'une aspiration a être momotheiste et musulman\njusqu'au bout, non seulement avec les lèvres et avec les membres,\navec le plus intime du coeur.\n\nJe n'ai rien dit des Munadjât. Vous les connaissez bien que\nmoi, et sans doute beaucoup mieux que moi. Avec les reserves\nque je vous ai faites concernant l'authenticite de tel ou tel morceau,\nje ne puis faire mieux en terminant cette conference, que de vous\ninviter à les relire. Non pas seulement pour les admirer, mais\npour en approfondir le sens à la lumière de ce que j'ai essaye\nde vous suggerer ce soir, et vous premettre ainsi d'entrer davantage\ndans l'intmite du Maître. Bien plus, si vous voulez être fidèle à\nson desir le plus cher, oubliez-le lui-même, et que ses invocations\nsoient les vôtres. C'est Dieu-même que, dans un Islam vecu jusqu'au\nbout de ses exigences, elles vous feront rencontrer.\n\nC'es là-dessus que je terminerai cette confernce. Dans quelques\njours, je visiterai la tombe de Khwâdja Abdullah Ansari. J'y mediterai\net j'y prierai, et dans ma prière je ferai memoire de vous qui\nm'avez si aimablement ecouté ce soir. Avant de vous quitter,\nje dois vous dire que mon sjeour dans votre pays a marque profon-\ndement ma vie. Mon souhait le plus ardent est de pouvoir vous retrouver"}
{"book": "adl0974", "page": 27, "text": "- 16 -\nbientôt afin de poursuivre, au milieu de vous et avec vous, des\nrecherches qui me sont chères. Puissent-elles aboutir, dans une\ncollaboration fraternelle, à mieux connaitre et mieux aimer le\ngrand Saint de Herat, à lui susciter de fervents disciples, et à\nglorifier ainsi le Dieu Unique (qu'll soit exalté).\nQue la paix et la misericorde de Dieu reposoent sur vous!\nKâbul, le 7-11-55\nSerge de Beaurecueil O P."}
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{"book": "adl0974", "page": 29, "text": "انجمن تاریخ افغانستان\nSociété des Etudes Historiques d'Afghanistan\n\nPUBLICATION : 42\n\nThe Government Central Press Kabul - Afghanistan"}
